mercredi 31 août 2016

Franz Liszt (1811-1886), Lettre à Richard Wagner, 1er Décembre 1851.

Ta lettre, ô mon merveilleux ami, m’a ravi. Par la voie extraordinaire que tu suis, tu es arrivé à un but extraordinairement grand. La tâche qui consiste à former et à composer une trilogie dramatique avec l’épopée des Nibelungen est digne de toi, et je n’ai pas le moindre doute quant au succès monumental de ton œuvre. Mon intérêt le plus sincère, ma sympathie la plus vive te sont acquis au point que je n’ai pas besoin d’en dire plus long. L’espace de trois ans que tu veux consacrer à ce travail peut amener dans les circonstances extérieures bien des changements qui te seront favorables.
Peut-être reviendras-tu bientôt en Allemagne, ainsi que bien des journaux l’annoncent déjà maintenant. Peut-être aussi disposerai-je d’autres moyens à l’époque où ton Siegfried sera achevé. Mets-toi à l’œuvre, travaille, sans te laisser distraire par rien, à cette œuvre pour laquelle on pourrait, à la rigueur, fixer le même programme que celui qui fut tracé par le chapitre de Séville à l’architecte chargé de construire la cathédrale : « Bâtissez-nous un temple tel que les générations futures soient obligées de dire que le chapitre était fou d’entreprendre quelque chose d’aussi extraordinaire ». Et pourtant, la cathédrale est là ! (...)
Je ne te réponds pas au sujet des inquiétudes parfaitement motivées et on ne peut plus justifiées que tu exprimes à propos de mon activité à Weimar : elles seront confirmées ou réfutées par les faits au cours de ces quelques années que tu vas passer avec tes Nibelungen. En tout cas, qu’il arrive mieux ou pis, rien ne saura me surprendre, et j’espère pouvoir suivre tranquillement la voie modeste qui est la mienne.
(...)
Quand paraîtront tes trois drames, le Hollandais volant, Tannhäuser et Lohengrin ? As-tu remanié la préface ? Härtel me l’avait promise, mais je n’ai encore rien reçu jusqu’à présent. As-tu peut-être un autre éditeur pour cet opuscule ? Veuille m’en informer à l’occasion par Bülow, qui t’écrit en même temps.
Adieu ; vis en paix autant que possible avec le monde sublunaire aussi bien qu’avec ton abdomen, auquel tu attribues dans ta lettre bien des choses qu’on ne peut pas, après tout, mettre entièrement sur son compte. On pensera ce qu’on voudra ; quant à moi, il m’est impossible de m’écarter de cette définition : « L’homme est une intelligence servie par des organes », et la preuve que tes organes te rendent de merveilleux services, c’est que tu écris la trilogie des Nibelungen, avec un prologue.
Que le Dieu vivant te bénisse et te garde !
Ton ami cordialement dévoué

Fr. Liszt

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