dimanche 25 septembre 2016

Hugues Rebell (1867-1905), Le Noble Pauvre (in "Les Chants de la Pluie et du Soleil")

Le noble pauvre se dresse dans le ciel de flammes ; il a attendu pour se montrer la lumière du soir afin que les choses fussent en harmonie avec la fière ruine de son corps.
C'est un ancien soldat de l'armée d'Afrique ; et ses mains se sont rougies cent fois du sang des barbares. Il a haleté et rugi dans la bataille; il a aimé la guerre comme une maîtresse sous le soleil brûlant et dans l'infinie tristesse des nuits tropicales.
Et maintenant, ombre d'un être dont le passé, encore qu'inconnu, fut glorieux, il s'en va le long des routes, traînant sa jambe de bois et ses haillons, mais sans déchoir, dédaigneux d'inspirer aux passants une pitié ridicule. 

Pourquoi s'attacherait-il encore à la vie, quand il n'en a plus l'activité ? Machine à demi brisée, qu'on le détruise complètement : il ne poussera pas une plainte.
Mais il ne veut pas souiller le triomphal combattant qu'il se rappelle avoir été, et ce visage qui fut à tant de victoires, il ne lui donnera point un air humilié et vaincu.
Aussi, quand je passai près de lui et vis cette belle tête où les ardeurs anciennes brillaient encore, où toute une vie tumultueuse s'agitait :
— Prends donc, dis-je, prends, mon brave, cette bourse d'or, que tu ne sollicites point, mais que tu exiges. Surtout, n'aie pour moi aucune reconnaissance, car apercevant ton regard si magnifique d'orgueil, ton regard que n'a pu abaisser la mauvaise fortune, je devais oublier ma personnalité devant la tienne et proclamer ta grandeur.
O pauvre dont la main ne s'est point tendue, ce n'est pas à ta misère que je compatis. La misère me dégoûte et si je t'y voyais soumis, je détournerais de toi les yeux.
Mais je veux glorifier ta beauté superbe et te remercier d'avoir fait luire devant moi un fantôme si splendide!
Le soldat accepta mon offrande, comme il avait accepté la médaille attachée à sa défroque, sans étonnement et sans bassesse, et il se dirigea vers le village, dominant de sa haute stature les groupes épars qui se formaient sur son passage,  tandis que des chuchotements surpris, mais respectueux, célébraient le sacre du tranquille héros.

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