vendredi 2 septembre 2016

Richard Wagner (1813-1883), Lettre à Franz Liszt - 29 mai 1852.

Excellent ami,

Je veux t’écrire un peu plus longuement aujourd’hui à propos de mes dernières lignes hâtives. D’abord, je tiens à te remercier encore des nouvelles que tu m’as données relativement à l’activité que tu continues à déployer pour arriver à répandre mes œuvres. Je vais laisser les éloges de côté une fois pour toutes, car tu t’élèves au-dessus des éloges. Je n’avais encore rien appris sur l’exécution de l’ouverture de Faust, si ce n’est par tes quelques lignes. Il m’est impossible de condamner cette composition, malgré bien des détails qui, aujourd’hui, ne sortiraient plus de ma plume : notamment les cuivres un peu trop nombreux ne sont plus de mon goût.
(...)


En ce qui concerne la représentation complète de Tannhaüser que j’ai en vue (pour un jour qui est encore loin !), j’ai encore sur le cœur bien des choses dont il ne me sera pas si facile de le décharger. D’abord des bagatelles ! Je ne sais pas bien si, chez vous, Walter von der Vogelweide chantait son air dans le tournoi des chanteurs en si bémol majeur (comme primitivement), ou bien en ut majeur. Il y a là une inconséquence. Je sais que le si bémol majeur ne s’accorde pas avec le reste de sa partie (dont les notes sont assez élevées) et que, par suite, un chanteur dont la voix doit être faite pour toute la partie, ne peut plus faire l’effet voulu dans le si bémol majeur qui est plus bas ; voilà pourquoi j’ai été forcé à Dresde de faire transposer le morceau en ut majeur. Or, cet ut majeur jure avec les autres airs du tournoi des chanteurs au milieu desquels il se trouve ; notamment, il détruit la gradation qui aboutit aux notes claires du chant de Tannhaüser qui vient ensuite, et qui, précisément par cet ut majeur, dépasse les notes du chant de Walther. De plus, par cet ut majeur qui est plus élevé, le chant de Walther perd sensiblement de la dignité calme qui en est le trait caractéristique. Il n’y a qu’un moyen de faire disparaître cette contradiction : c’est de faire chanter la partie de Walther par unfort ténor, celle de Henri le Scribe, au contraire, par un ténor léger. Il faut, par conséquent, que les deux parties soient remaniées ; il faut que, dans celle de Walther, on mette pour tous les morceaux d’ensemble la voix qui, dans la partition, est attribuée àHenri le Scribe, et vice versa celui-ci aura la voix attribuée à Walther.


Seulement, Walther gardera tous les solos (dans le premier finale). Voilà ce que je voudrais avoir. Autre chose : je pense que vous donnez maintenant la scène entre Tannhaüser et Vénus en entier. Je crois t’avoir déjà parlé de la nécessité de conserver les trois strophes du chant de Tannhaüser.

Parlons maintenant de la chose principale, c’est-à-dire du grand adagio du deuxième finale. Lorsqu’à Dresde, après la première représentation, je fis une coupure dans cet adagio, j’eus un accès de profond désespoir, et je rayai de mon cœur toutes les espérances que je fondais sur Tannhaüser, en voyant que Tichatschek n’arrivait pas à le comprendre et, par suite, était encore moins à même de le représenter. Devoir faire cette coupure équivalait pour moi à renoncer a` l’idéal de faire bien comprendre monTannhaüser.

J
e t’en prie, très cher ami, regarde attentivement le passage supprimé et assure-toi de ce qu’il contient. Après que tout s’est groupé d’abord autour d’Élisabeth, la médiatrice, qu’elle a occupé le centre, et que tous n’écoutent qu’elle et sont, dans leurs paroles et dans leurs chants, l’écho d’elle seule, Tannhaüser, qui se rend compte de l’horrible crime qu’il a commis, s’affaisse en proie au plus terrible brisement de coeur, et, lorsqu’il retrouve des mots qui rendent ses sentiments et qui d’abord lui manquent, il devient tout à coup l’unique personnage principal ; tout se groupe alors autour de lui comme tout à l’heure autour d’Élisabeth. Tout le reste s’efface, tout n’accompagne, pour ainsi dire, que lui lorsqu’il chante :


« Pour me conduire, pêcheur, vers le salut,
elle est venue vers moi, de Dieu la messagère.
Mais moi, hélas, plein d’un désir abject
sur elle j’ai osé lever le regard d’un impie !
Ô toi qui règnes au-delà des abîmes terrestres,
et qui, pour mon salut, me déléguas un ange,
prends pitié de moi, car, ah, rongé par le pêché
honteusement j’ai méconnu la médiatrice du ciel ! »

Dans cette strophe et dans ce chant se trouve contenue toute la signification de la catastrophe de Tannhäuser, que dis-je ! ils révèlent Tannhäuser tout entier ; ce qui en fait pour moi une figure si saisissante est exprimé là, là seulement. Toute sa douleur, sa sanglante expiation, tout découle du sens de ces strophes : pour quiconque ne les a pas entendues ici, précisément ici, comme il faut les entendre, Tannhäuser tout entier reste une énigme, une figure arbitraire, flottante, pitoyable. (Le commencement de son récit au dernier acte vient trop tard pour remplacer ce qui doit ici pénétrer dans notre âme comme la foudre.) Non seulement la fin du deuxième acte, mais encore tout le troisième acte, et même dans un certain sens tout le drame ne produisent leur effet, tel qu’il est indiqué par le sujet lui-même, que si le centre du drame, autour duquel celui-ci se déroule comme autour de son cœur, apparaît net et visible dans ce passage. Et c’est ce passage, la clef de toute mon œuvre, qu’il m’a fallu biffer à Dresde. Pourquoi ? - parce que précisément il apparut à cet endroit avec une parfaite évidence que Tichatschek n’avait pas la plus petite idée de sa mission d’artiste dramatique, qu’il n’avait conçu tout le rôle qu’en chanteur doué d’une belle voix. Mais c’est justement là qu’on vit bien l’impuissance de celui qui ne possède que des moyens matériels lorsqu’il se trouve aux prises avec une véritable tâche dramatique, car ses moyens l’ont lâché, et il s’est vu réduit à ses propres forces. Tichatschek, n’ayant pas pu - ne serait-ce qu’à cause de l’extraordinaire étroitesse de sa cervelle - comprendre ce passage, ni rendre ce qu’il contient, n’a pas pu davantage le chanter !...
(...) Si l’on veut qu’une représentation de Tannhäuser soit quelque chose de tout à fait achevé, il faudrait aussi que le dernier finale de l’opéra fût donné entièrement tel qu’il se trouve dans la nouvelle édition de la partition pour piano, avec le chant des plus jeunes pèlerins.
(...)
À présent je me suis retiré à la campagne et je me sens d’humeur supportable. Je retrouve aussi du plaisir au travail : l’ébauche de toute ma tétralogie des Nibelungen est complètement achevée, et dans quelques mois les vers le seront aussi. À partir de ce moment je ne serai plus que « musicien » exclusivement, car cet ouvrage sera sans doute mon dernier poème, et j’espère ne plus refaire le métier d’écrivain. Puis je n’ai plus que des projets de représentations en tête : il n’y aura plus rien d’écrit, il n’y aura plus que des pièces représentées. Tu me donneras un coup de main, je l’espère ! 
(...)
Ne feras-tu pas d’excursion cette année ? Que devient donc le rendez-vous que tu m’avais fait entrevoir dès l’été dernier ? Est-ce que nous ne nous reverrons donc jamais ? Le Hans de la Sonntag pourrait aussi me récrire ; ses travaux de compositeur l’absorbent- ils donc à ce point ? Il ne m’a rien dit non plus du programme du spectacle donné en l’honneur de l’empereur de Russie, où figuraient Tannhaüser, Lohengrin etCellini.
Après-demain vous aurez Tannhaüser. Bonne chance ! Salue l’Impératrice de toutes les Russies ; j’espère qu’elle m’enverra une décoration, ou au moins de l’argent pour faire un voyage en Italie, où j’aimerais tant aller une fois. Dis-le-lui donc : aujourd’hui, dit-on, les gens jettent beaucoup de ducats par la fenêtre.
Mais voilà bien longtemps que tu n’arrives pas à faire rejouer Lohengrin ; cela me fait bien de la peine : cette pause est par trop longue ! Pour te punir, je te dédierai prochainement la partition, dès qu’elle sera imprimée. Tu accepteras la dédicace ou non ; je ne te demande pas ton avis, car... il faut une punition !
Adieu ; reçois mes plus cordiales salutations.
À toi,
R. W.

Il faut que je te prie de m’envoyer mon ouverture de Faust : je n’en possède pas une seule copie !

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