jeudi 19 janvier 2017

Claude Tillier (1801-1844), extrait de "Mon oncle Benjamin"

Vivre, cela vaut-il la peine d’ouvrir les yeux ?
Toutes nos entreprises n’ont qu’un commencement ; la maison que nous édifions est pour nos héritiers ; la robe de chambre que nous faisons ouater avec amour, pour envelopper notre vieillesse, servira à faire des langes à nos petits-enfants. Nous nous disons : voilà la journée finie ; nous allumons notre lampe, nous attisons notre feu ; nous nous apprêtons à passer une douce et paisible soirée au coin de notre âtre ; quelqu’un frappe à la porte, c’est la mort : il faut partir. Quand nous avons tous les appétits de la jeunesse, que notre sang est plein de fer et d’alcool, nous n’avons pas un écu ; quand nous n’avons plus ni dents ni estomac, nous sommes millionnaires. Nous avons à peine le temps de dire à une femme : « Je t’aime ! », à notre second baiser c’est une vieille décrépite. Les empires sont à peine consolidés qu’ils s’écroulent : ils ressemblent à ces fourmilières qu’élèvent, avec de grands efforts de pauvres insectes ; quand il ne faut plus qu’un fétu pour les achever, un bœuf les effondre sous son large pied, ou une charrette sous sa roue. Ce que vous appelez la couche végétale de ce globe, c’est mille et mille linceuls superposés l’un sur l’autre par les générations. Ces grands noms qui retentissent dans la bouche des hommes, noms de capitales, de monarques, de généraux, ce sont des tessons de vieux empires qui résonnent. Vous ne faites pas un pas que vous ne souleviez autour de vous la poussière de mille choses détruites avant d’être achevées.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire