mardi 27 juin 2017

Léon Bloy (1846-1917), "Je m'accuse", Déclaration préliminaire.

"Cloacam maximam, receptaculum omnium purgamentorum urbis (id est Zola), …dicebat Patavinus."

Ce livre aurait dû paraître avant la fin de l’année dernière. Aucun éditeur, jusqu’à ce jour, n’a osé la publier. Ce simple fait dit éloquemment notre misère.

Donc, il y eut une seule voix en France pour protester contre l’avilissement universel et cette voix n’eut pas le moyen de se faire entendre. Soit, il valait mieux, sans doute, ne gueuler qu’aujourd’hui.

L’Affaire est loin, rudement loin, elle est devenue télescopique. Elle a, par conséquent, cessé d’obstruer le peu de raison que la vacherie démocratique nous a laissé.

Quelques furieux de l’été dernier ont vu s’éteindre leur fureur dans le mépris équitable où se noyèrent indistinctement tous les mimes de la farce atroce.

Les imbéciles eux-mêmes commencent aujourd’hui à entrevoir la magnificence avec laquelle on s’est payé leurs figures, et combien Zola s’est foutu de la Vérité et de la Justice, dont il osa polluer les vocables de sa main merdeuse.

Le drôle, cependant, toujours caroncule au vent et toutes les plumes de sa queue en l’air, ne paraît pas avoir perdu un atome de son importance.

Y eut-il jamais rien d’aussi inouï, d’aussi inconcevable, d’aussi accablant ?

La nation de Chateaubriand, de Lamartine, de Victor Hugo, de Balzac, prosternée devant Émile Zola !!! Et personne pour vociférer, pour remplir de cris douloureux la terre et le ciel, au spectacle de cette effroyable ignominie !…

J’ai connu un artiste, un vrai, un être exceptionnellement haut et noble, que le seul nom de Zola offensait, révoltait, mettait en fuite, comme aurait pu faire un excrément.

Eh bien ! depuis l’Affaire, il est devenu l’admirateur, vous avez bien lu, l’ad-mi-ra-teur de Zola, le serviteur très-respectueux du titulaire de ce nom de vomissement et d’opprobre !

Dégringolé au niveau des bourgeois immondes, il a cru fermement, comme l’aurait cru le plus bas chien du dernier ressemeleur de Bruxelles ou du Grand Montrouge, que le scribe des Rougon-Macquart pouvait avoir eu un éclair de désintéressement ou de générosité…!

Après cela, comment ne pas songer à l’idiotifiant pouvoir attribué à certains démons ?

Pour ce qui est de moi, je déclare qu’on me fera expirer dans les plus horribles tourments avant d’obtenir que je sacrifie à une aussi fécale idole, ou même que je consente à la regarder, ne fût-ce qu’une fois et de très loin, sans exprimer, de manière ou d’autre, mon dégoût immense.

Dussé-je rester seul, je vilipenderai et je conspuerai, jusqu’à l’extinction de mes forces, le répugnant crétin et l’abominable voyou gâteux, adoré pour sa vilenie par les lâches fils de la Reine des nations vaincue.

Si la France est maudite, rejetée de Dieu, gisante sous les pieds des peuples, si c’est bien cela qu’il faut entendre, alors qu’elle crève une bonne fois et que tout finisse et que la planète, privée de son âme, roule, comme une chose morte, dans l’immensité !…

N’importe quoi vaudra mieux que ce vautrement dans les déjections d’un tel salaud !


(Kolding, Danemark, Vendredi Saint, Treize avril, 1900)

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