lundi 30 juillet 2018

Jean Lorrain (1855 - 1906), Le Possédé.

– Oui, me déclarait Serge, il faut, que je m’en aille, je ne peux plus demeurer ici ; et ce n’est pas parce que j’y grelotte, tout l’organisme à jamais refroidi par les pintes de sang que les chirurgiens me soutirent depuis des mois. Le coffre est encore bon, Dieu merci ! et avec des précautions, je suis relativement sûr de mes bronches ; mais je ne peux plus hiverner ici, parce que, dès les premières bourrasques de novembre, j’y deviens halluciné, quasi-fou, en proie à une obsession vraiment affreuse : en un mot, parce que j’y ai peur. Et, devant la fixité de mon regard :
– Oh ! ne va pas croire à des troubles d’éther ! Je suis guéri, radicalement guéri ; je suis intoxiqué d’ailleurs et le poison qui, il y a deux ans à peine, répandait dans tout mon être une alacrité d’air plus vif avec je ne sais quelle délicieuse sensation d’impondérable, l’éther aujourd’hui me rompt bras et jambes, et j’ai gardé pendant trois jours dans tous les membres une véritable courbature, la dernière fois, il y a un an de cela, que j’en ai respire.
Au reste, pourquoi en prendrais-je ? Je n’ai plus ni insomnies ni étreintes au cœur. Ces gonflements et ces lourdeurs d’éponges sous le côté gauche, ces atroces sensations d’agonie qui me dressaient brusquement sur mon lit avec, sur toute ma chair moite, le frisson de la petite mort, tout cela n’est plus pour moi qu’un lointain cauchemar, comme un vague souvenir des contes d’Edgar Poe qu’on aurait lus dans son enfance, et vraiment, quand je songe à cette triste période de mon existence, je crois l’avoir moins vécue que rêvée.
Et pourtant, il faut que je parte, je retomberais malade dans ce Paris fantomatique et hanté de novembre ; car le mystérieux de mon cas, c’est que j’ai la terreur non plus de l’invisible, mais de la réalité.
– De la réalité ?
Et comme j’appuyais intentionnellement sur les mots, un peu dérouté par ce dernier aveu:
De la réalité ! répétait Serge en scandant chaque syllabe, c’est dans la réalité que je deviens visionnaire. Ce sont les êtres en chair et en os rencontrés dans la rue, c’est le passant, c’est la passante, les anonymes même de la foule coudoyés qui m’apparaissent dans des attitudes de spectres, et c’est la laideur, la banalité même de la vie moderne qui me glacent le sang et me figent de terreur.
Et, s’asseyant brusquement sur un coin de table :
– Ce n’est pas d’ aujourd’hui, tu le sais, que je suis visionnaire. Quand j’étais un misérable damné de l’éther, tu m’as vu en deux ans changer trois fois d’appartement pour échapper à la persécution de mes rêves ; je peuplais littéralement les chambres de fantômes ; il étaient en moi et, dès que je me trouvais seul dans quelque pièce close, l’atmosphère ambiante, toute grouillante de larves, comme une goutte d’eau vue au microscope l’est de microbes et d’infusoires, laissant transparaître à mes yeux d’épouvantables faces d’ombre. C’était l’époque où je ne pouvais promener mes regards dans la solitude de mon cabinet de travail sans voir surgir d’équivoques pieds nus au ras des portières ou d’étranges mains pâles dans l’intervalle des rideaux l’affreuse époque enfin où l’air que je respirais était empoisonné par d’horribles présences et où je me mourais, exténué par d’incessantes luttes contre l’inconnu, à demi fou d’angoisse au milieu de blêmes rampements d’ombres et d’innombrables frôlements.
Mais que tout cela est loin ! Je suis guéri, Dieu merci ! J’ai retrouvé mon appétit et mon sommeil de vingt ans, je dors comme un loir, je mange comme un ogre et, tout cet été, j’ai couru la montagne avec un entrain d’écolier ; et pourtant, il faut que je m’en aille, et cela au plus vite, car l’ignoble névrose est là qui me guette et m’attend ; la peur est en moi, et moi qui me connais, j’ai peur de cette peur.
Serge s’était levé ; il arpentait maintenant la pièce à grands pas, les mains croisées derrière le dos, le front comme buté et les yeux au tapis de haute laine : tout à coup, il faisait halte.
– As-tu remarqué comme la laideur des gens rencontrés dans la rue, des petites gens surtout, ouvriers se rendant à leur travail, petits employés à leur bureau, ménagères et domestiques, s’exaspère et s’aggrave d’aspects quasi fantastiques dans l’intérieur des omnibus ! Avec les premiers froids, cela devient terrible. Est-ce le souci quotidien des basses besognes, le poids déprimant des préoccupations mesquines, la terreur des fins de mois, des échéances et des dettes qu’ils ne payeront jamais, la lassitude de tous ces sans le sou aux prises avec la vie, une vie rance et sans imprévu, toute la tristesse même d’exister sans une pensée un peu haute sous le crâne ou sans un rêve un peu vaste au cœur ? Toujours est-il que je n’ai jamais vu nulle part plus ignobles caricatures du visage humain! Cela en devient hallucinant. Est-ce le sentiment de leur laideur tout à coup mise face à face, la brusque détente de l’organisme s’oubliant une minute sur la tiédeur des banquettes ou la délétère influence de l’atmosphère empuantie ? mais un subit avachissement semble s’emparer de tous les êtres entassés là ; ceux qui sont debout luttent encore, préoccupés animalement de ne pas tomber de la plate-forme ; mais les grosses dames écroulées aux quatre angles de l’intérieur, les vieux ouvriers aux doigts noueux, aux pauvres nuques jambonnées par le froid, aux pauvres cheveux rares, et la physionomie chafouine des bonnes en course, l’air chlorotique et vicieux, les yeux obliques, toujours chavirés d’un coin à l’autre sous les paupières flasques, d’équivoques messieurs boutonnés jusqu’au cou dont on ne voit jamais le linge ; peut-il exister, mon cher, sous la terne clarté d’une journée de novembre, un plus morne et répugnant spectacle que celui d’un intérieur de tramway ? Le froid du dehors a durci tous ces traits, comme figé tous ces yeux et contracté ces fronts qu’il a coiffés d’un casque ; les regards vitreux, sans expression, sont des regards de fous ou de somnambules. S’ils ont une pensée, c’est pis, car la pensée est ignoble ou sordide et les regards sont criminels ; on n’y voit luire et passer que des éclairs de lucre et de vol; la luxure, quand elle y apparaît, est vénale et spoliatrice ; chacun, en son for intérieur, ne songe qu’aux moyens de piller et de duper son prochain. La vie moderne, luxueuse et dure, a fait à ces hommes comme à ces femmes des âmes de bandits ou de gardes-chiourme ; l’envie, la haine et le désespoir d’être pauvre font aux uns des têtes aplaties et revêches, des faces aiguisées et retortes de musaraignes et de vipères ; l’avarice et l’égoïsme donnent aux autres des groins de vieux porcs avec des mâchoires de requins, et c’est dans un bestiaire, où chaque bas instinct s’imprime en traits d’animal, c’est dans une cage roulante, pleine de fauves et de batraciens cocassement vêtus comme les personnages de Grandville de pantalons, de châles et de robes modernes, que je voyage et circule depuis le commencement du mois.
Car je n’ai pas vingt-cinq mille francs de rente, moi, et je prends le tramway, tout comme mon concierge. Hé bien ! cette perspective de cohabiter, ne fût-ce qu’une heure par jour, avec des hommes à tête de pourceaux et des femmes à profils de volailles, hommes de loi pareils à des corbeaux, voyous aux yeux de loups-cerviers et trottins de modistes à faces aplaties de lézards, cette promiscuité forcée avec tout l’ignoble, l’innommable de l’âme humaine remontée soudain à fleur de peau, cela est au-dessus de mes forces ; j’ai peur, comprends-tu ce mot ? j’ai peur !
L’autre jour, pas plus tard que samedi, l’impression de cauchemar a été si forte (c’était dans le tramway du Louvre à Sèvres et la détresse d’un paysage de banlieue, les quais déserts de l’avenue de Versailles exacerbaient peut-être encore l’angoissante laideur de tous ces visages), que j’ai dû faire arrêter et descendre en pleine solitude des berges du Point-du-Jour. Je ne pouvais plus en supporter davantage ; j’avais, aiguë à en crier grâce, la conscience que tous les gens assis en face et autour de moi étaient des êtres d’une autre race, à moitié bêtes, à moitié hommes, des espèces de spectres ayant vie, produits ignobles de je ne sais quels monstrueux coïts, espèces d’anthropoïdes plus près de l’animal que de l’homme et incarnant chacun un instinct bas et malfaisant de bêtes puantes, de grands carnassiers, d’ophidiens ou de rongeurs.
Il y avait entre autres, juste devant moi, une plate et sèche bourgeoise au long cou granulé comme celui d’une cigogne, aux petites dents dures et écartées dans une bouche béante de poisson et dont l’œil à paupière membraneuse, à pupille extraordinairement dilatée et béate, effarait. Cette femme était la sottise même, elle l’incarnait et l’identifiait d’une façon définitive, et un effroi grandissant me poignait, l’effroi qu’elle n’ouvrît la bouche et n’émît une parole : elle eût, j’en suis sûr, gloussé comme une poule. Cette femme était de basse-cour, et une grande tristesse, un navrement infini me prenait devant cette dégénérescence d’un être humain.
Une broche camée agrafait les deux brides d’un chapeau de velours mauve. J’ai préféré descendre ; et tous les jours, en tramway, en omnibus, en wagon même, où la hideur des visages de spectres s’horrifie la nuit à la clarté des lampes, les mêmes profils d’animaux se dégagent lentement des faces entrevues, et cela pour moi seul, rien que pour moi. C’est une possession, que veux-tu ?
Aussi, j’en ai pris mon parti, je fuis cet enfer, je pars.

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