samedi 25 août 2018

Maurice Barrès (1862-1923) in "L'Ennemi des Lois"

Louis II, jeune Bavarois doux et grave, ne voyait rien sous l'aspect de frivolité. Avec son beau regard de rêve, son expression amoureuse du silence et cet ensemble idéal d'étudiant assidu aux sociétés de musique, c'était un de ces êtres qui n'ont aucune faculté de domination, mais trouvent une force invincible de résistance dans la fuite, dans l'horreur instinctive que leur inspirent tous — tous, hors l'être, homme ou femme, élu pour posséder leur âme. En eux l'humanité a mis sa plus profonde et mystérieuse sensibilité, et leur âme, éparpillée à toute la nature, par la musique est pénétrée d'une volupté et comme d'une possession physique intense qui seule y fait l'unité.

Aussi n'est-il pas singulier qu'à quinze ans, ayant entendu Lohengrin, le prince héritier de Bavière ait élu Wagner comme son domaine. Un ambitieux fût allé à un héros de la volonté, un sentimental à un poète ; mais celui-ci, n'est-ce point au musicien qui venait de remuer profondément sa sensibilité qu'il devait apporter ce sentiment, si fréquent dans l'éveil de la vingtième année, le désir de se dévouer et de trouver, par un maître, la paix et l'emploi de ses enthousiasmes ? Ah! combien s'écrièrent ainsi, avec les différences de tempérament et de situation : O maître, ô toi en qui je me remets !

Quatre semaines après son élévation au trône, Louis II appela Wagner au château de Berg. Ce sont probablement les instants les plus intenses de sa vie, toute consacrée à chercher le bonheur. Au contact de celui en qui il avait personnifié son idéal, son énergie lui fit illusion ; il put croire qu'avec cet homme il accomplirait des choses sublimes, et il se donnait avec d'autant plus d'âpreté à ce vainqueur que, par cette dilection singulière, il affirmait son moi contre son entourage.

Où mieux qu'en Wagner un tel jeune homme eût-il satisfait son besoin d'amitié héroïque? En outre du musicien, la direction Imaginative du philosophe contentait ses plus secrets mouvements. Dans le héros constant de ces « actions dramatiques », dans ce jeune homme qui est mû par l'amour, mais ne l'emprisonne pas sous les seins de la femme, dans cet être ambigu qui semble éprouver, pour toutes les conditions de l'amour terrestre, exactement l'effroi qu'inspirent à un pur des complications contre nature, Louis II reconnaissait son frère. Cet être de fierté et d'élan virginal, qui supporte mieux l'impérieux commandement d'un homme que la caresse d'une faible créature, c'est l'éternel Hippolyte, jeune, rude et fuyant Phèdre dans une sublime solitude.

Hippolyte, figure primitive en qui parle toute la nature et qui se refuse à fixer, c'est-à-dire à limiter les ardentes inquiétudes dont son coeur est rempli ! L'amour, chez lui, ce n'est encore que se donner passionnément à tout ce qui augmente et réjouit son être ; il. aime les eaux vives, les bois, la chasse, le sommeil réparateur, et son souci est moins de maintenir son espèce que d'exister. Ceux de cette sorte, en tout temps, s'accommodèrent mal de collaborer au bonheur de la société.

Mais ce qui fait de ce légendaire Louis II plus qu'un exemplaire d'individualisme, c'est qu'en lui nous ne saisissons pas seulement les oppositions de certains rêves singuliers avec le rêve social : il nous fait toucher l'antinomie irréductible d'un rêve avec sa réalisation. Par là je tiens cet homme pour unique. Louis II est un problème d'éthique tout parfait. Il ne se contenta pas de composer des châteaux en Espagne ; sa situation privilégiée lui permit d'entreprendre de les bâtir.

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